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Monday, 10 June 2013

Grèce: la liberté de la presse en chute libre

A l'occasion du procès aujourd'hui de Kostas Vaxevanis, qui se retrouve une fois encore face à un tribunal pour avoir publié la liste Lagarde, une liste de plus de 2000 Grecs qui ont des comptes en banque à HSBC Genève en Suisse et dont certains, du moins, sont soupçonnés de fraude fiscale, l'équipe de radiobubblenews lance une série d'émissions et de billets au sujet de la question de la liberté de la presse en Grèce.

Depuis le début de la crise grecque en 2009 et l'adoption d'une politique d'austérité sans précédent, les droits de l'homme en Grèce ont subi une érosion constante. Les récits de Grecs qui ne peuvent plus joindre les deux bouts, qui ne peuvent pas payer leurs factures et qui cherchent de la nourriture dans les poubelles abondent dans les médias internationaux, de même que les images d'émeutes pendant de grandes manifestations et les histoires terrifiantes des discours racistes et des actes de violence perpétrés par le parti néonazi Aube dorée. Ce qui est bien moins couvert, cependant, est l'impact spectaculaire des événements des dernières années en Grèce sur la liberté de la presse. Selon Reporters sans frontières, la Grèce, qui se plaçait au 35ème rang dans l'index de la liberté de la presse en 2009, se trouve maintenant au 84ème rang – derrière quasiment tous les pays européens mais aussi derrière des pays qui ne sont pas célèbres pour le caractère démocratique et sain de leur régime politique, tels que le Burkina Faso, Haiti, la République centrafricaine, le Kenya ou le Koweït. De même, le groupe de réflexion américain Freedom House a rétrogradé la Grèce cette année de la catégorie "libre" à la catégorie "partiellement libre", alors qu'Amnesty International a signalé de sérieux motifs d'inquiétude quant à la liberté de la presse, aussi bien dans un rapport sur les violences policières en Grèce daté de 2012 que dans son rapport annuel mondial pour 2013.

Les raisons d'inquiétude majeures quant à la liberté de la presse comprennent :

L'intervention délibérée de l'Etat dans les médias, y compris des cas de censure flagrants
Au-delà de l'arrestation de Vaxevanis sur des chefs d'accusation qui sont - au mieux - peu convaincants, il y a eu d'autres cas inquiétants. En novembre 2012, Kostas Arvanitis et Marilena Katsimi, qui présentaient un tak-show matinal à la télévision nationale, ont été suspendus après avoir critiqué le Ministre de l'ordre public. En octobre à Thessalonique, un journaliste de la chaîne de télévision nationale ET 3 a été remplacé après avoir dit en direct que, pendant la commémoration de l'indépendance de la ville, l'église de saint Dimitri était encerclée par la police pour empêcher la foule d'y entrer pendant que des représentants du gouvernement s'y trouvaient. En décembre 2011, le journaliste citoyen @menacius de l'équipe OmniaTV a été arrêté dans le quartier d'Exarchia à Athènes, où il couvrait une émeute, et a été accusé de "causer des troubles, tenter de causer des blessures, violer les lois quant à la possession d'armes" (pour, soit-disant, avoir jeté des pierres et faire partie d'une équipe qui jetait des cocktails molotov).

La violence policière contre les journalistes, en particulier contre les photographes, pendant les rassemblements publics et les manifestations.  
La liste des incidents dans cette catégorie est sans fin. Il y a Manolis Kypraios, qui s'est retrouvé sourd des deux oreilles après qu'un CRS a jeté une grenade à percussion à côté de lui à Syntagma le 15 juin 2011. Il y a Giorgos Avgeropoulos le 29 juin. Il y a Dimitris Trimis, le président du Syndicat des éditeurs des journaux quotidiens d'Athènes, dont le bras a été cassé par un CRS le même jour. Il y a Tatiana Bolari le 5 octobre, qui a reçu le coup de poing d'un CRS en pleine figure. Il y a Marios Lolos, qui a subi un traumatisme crânien après avoir été frappé par un CRS le 5 avril 2012. Et la liste continue.

La violence contre les journalistes provenant d'acteurs non -étatiques, en particulier de l'Aube dorée. 
Il y a eu des incidents d'agression de journalistes par des manifestants, en particulier pendant les grandes manifestations de 2011, qui étaient dus en général à la méfiance du public envers les médias. La situation cependant s'est considérablement aggravée depuis que le parti néonazi Aube dorée est entré au parlement à la suite des élections de 2012. Reporters sans frontières a annoncé la semaine dernière que l'organisation se prépare à include l'Aube dorée dans la liste des "prédateurs" de la liberté de la presse.

La structure même des entreprises des médias, qui sont si proches des milieux du pouvoir politique et économique que, en un sens, ils sont le pouvoir. 
Ceci a été brillament exposé au public international dans un rapport de Reuters sous le titre: "Grèce: le triangle du pouvoir", qui explique les liens entre les médias, les grandes entreprises et le monde politique, avec pour résultat une sphère public malsaine et antidémocratique dont le rôle dans la crise grecque n'est pas négligeable. Ceci signifie, par exemple, que les manifestations contre le projet de mine d'or à Skouries, dont le co-propriétaire grec, Giorgos Bobolas, possède également la plus grande chaîne de télévision privée du pays, ne sont pas couvertes de manière appropriée. De plus, des événements importants ne sont souvent pas discutés dans les médias grecs, à moins que les médias internationaux n'en parlent en premier. C'a été le cas par exemple quand 15 activistes antifascistes ont été sauvagement torturés par la police en octobre 2012: l'histoire n'a pas été mentionnée dans les médias grecs jusqu'à ce que Maria Margaronis publie un long article dans The Guardian qui a fait les gros titres dans le monde entier et a ainsi forcé les méias grecs à s'occuper au moins de la question. Parfois cependant, et en particulier quand des intérêts financiers sont en jeu, des questions importantes, telles que par exemple un autre article de Reuters au sujet du banquier Michael Sallas, n'arrivent jamais jusqu'aux médias grecs.

L'impact de la crise économique sur les médias en général, qui a pour résultat une augmentation de l'autocensure parmi les journalistes, qui vivent dans la peur constante de perdre leur travail. 
L'un des plus grands journaux grecs, Eleftherotypia, de même que la station de télévision Alter, ont fait banqueroute depuis le début de la crise et ont fermé. D'autres médias ont réduit leur personnel ainsi que les salaires. La liste de journalistes au chômage s'allonge dans un pays où le chômage est déjà au-delà de 27%. L'autocensure, qui a toujours été un problème dans les médias grecs, devient encore plus commune. Pendant ce temps, des groupes médiatiques à la limite de la banqueroute dépendent de plus en plus des prêts des banques et des publicités pour survivre, et sont donc de moins en moins enclins à critiquer un gouvernement auquel leurs bailleurs de fonds sont liés. .

En même temps, la confiance du public envers les médias s'effondre. Des sondages récents montrent que les médias sont l'institution à laquelle les citoyens font le moins confiance pour le bien du pays. Un sondage mené en novembre 2013 pour To Vima montre que les médias ont touché le fond, avec seulement 1,8% des personnes interrogées qui répondent qu'ils leur font confiance pour promouvoir le progrès et la prospérité du pays (derrière même les partis politiques, qui ont recueilli 3% des suffrages positifs.) Une enquête d'Eurostat publiée en décembre 2012 montre que seulement 50% des foyers en Grèce sont connectés à internet, ce qui signifie que la possibilité d'accéder à des sources d'information alternatives n'est pas envisageable pour tout le monde.

Il y a pourtant quelques signes d'espoir dans la scène médiatique en Grèce, avec l'émergence, epndant la crise, de nouvelles publications telles que le magazine bi-hedbomadaire de Kostas Vaxevanis, HOT DOC, le mensuel Unfollow ou le quotidien Journal des rédacteurs, qui sont des oasis de journalisme indépendant et investigatif dans un paysage médiatique de plus en plus sinistré. De plus, des médias alternatifs en ligne, tels que nous-mêmes à radiobubble, mais aussi OmniaTV, Dromografos ou Babushka.gr sont en plein essor. Pour tous ces nouveaux médias, cependant, la question reste de savoir combien de temps ils pourront survire financièrement.

Nous discuterons de ces sujets et continuerons à les analyser dans la semaine qui vient sur radiobubble.

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